Chapitre 2
Le vent portait aux oreilles de Ki des bruits de rire et des bribes d’une des vieilles chansons. Elle sourit bien malgré elle. Ses chevaux dressèrent les oreilles et accélérèrent un peu le mouvement de leurs sabots pesants. Devant, ils le savaient, se trouveraient la lumière vive des feux, de l’eau fraîche et de la bonne herbe verte. Il y aurait d’autres roulottes, des enfants donnant de gentilles tapes avec leurs petites mains, et d’autres chevaux, libérés de leur harnachement pour la nuit. Ki remarqua leur soudain regain de force et s’en sentit gênée. Elle ne pourrait pas laisser Sigurd et Sigmund dans un cercle de roulottes romni cette nuit. Elle ne savait pas quand, en supposant que cela arrivât, elle retrouverait les camps bondés et les soirées conviviales et bruyantes. Peut-être jamais. Les fantômes qui voyageaient dans sa roulotte semblèrent se grouper vers l’avant, pour scruter avec elle, à travers les arbres, les feux de camp qui vacillaient, çà et là, aux alentours.
Ki s’approcha du virage, où une mince piste de chariot, quittait la route principale pour s’enfoncer dans une clairière parsemée de souches d’arbres. En ce lieu, des Romni pouvaient sans crainte monter un camp pour la nuit. Les hongres gris ralentirent et essayèrent de tourner. Ki tira pour ramener leur tête sur le chemin qu’elle avait choisi et essaya de ne pas entendre les hennissements de bienvenue que poussaient les chevaux du camp pour appeler son attelage. Elle entendit une rumeur qui montait dans la marée des voix des Romni près des feux. Ils sauraient qu’elle était passée. Quelques-uns se demanderaient qui c’était, et d’autres le diraient à voix basse. Si elle s’en tenait à ses habitudes de solitude, elle deviendrait peut-être une légende chez eux. Ki, la voyageuse solitaire, avec sa roulotte pleine de fantômes. Elle eut un sourire amer. Ki, qui avait choisi d’être seule, contre les coutumes du peuple qui l’avait adoptée.
La roue des ans avait tourné deux fois depuis que Ki avait pris sa décision. Certains enfants étaient en âge d’apprendre à parler, alors qu’ils n’étaient encore que des bosses dans un ventre la nuit où elle était arrivée, ballottée par son attelage, dans le cercle brillant des feux et des roulottes...
Le Grand Oscar arriva en courant pour la rattraper quand elle s’effondra du banc du conducteur. Rifa prit le corps léger de Ki dans ses bras et la posa sur un doux matelas de peaux d’animaux, près d’un petit feu. Avec un mouvement sec et une torsion, Rifa ramena le bras de Ki à la vie, non sans douleur. Elle ajusta le bout de tissu qui lui maintenait tant bien que mal le bras en écharpe et donna à Ki un thé brûlant et épicé à boire, avec des plantes médicinales infusées. Allongée sans force sur les peaux, Ki regarda les grands gaillards romni détacher l’attelage de son harnais et le conduire un peu plus loin. Des enfants coururent faire ce qu’ils savaient qu’il fallait faire : remplir les barriques d’eau vides, sortir sur l’herbe les couvertures en peau et en tissu de Ki. Ils la laissèrent dormir toute une nuit. Elle passa le lendemain à observer les femmes massives, avec leurs jupes vives et flottantes et leurs corsages délacés, et contempler les enfants aux cheveux sombres et aux yeux d’oiseaux qui couraient et criaient en jouant, dans leurs vêtements troués et rapiécés. De tous les peuples du monde, c’était avec eux que Ki se sentait le plus chez elle.
Il y avait sept roulottes dans ce camp, ce qui en faisait un grand groupe de Romni. Les femmes étaient de grandes créatures à la peau sombre et à la poitrine pesante. La beauté de leur taille et de leur force rappelait à Ki son attelage – de larges et lourds chevaux à la crinière épaisse et tombante et la queue écourtée. Les hommes étaient épais et l’âge les rendait plus solides que les vieilles souches d’arbres. Les enfants jouaient aux antiques jeux de la jeunesse, faisant des galipettes et autres acrobaties dans la mousse, sous les arbres. Des gens passaient parmi les roulottes, dépliant des couvertures pour qu’elles s’aèrent sur la mousse propre, posant de petits pains de pâte pour qu’ils cuisent et gonflent sur des pierres brûlantes au milieu des braises du feu. Un jeune couple entra dans la clairière, franchissant les arbres. Deux gros lapins se balançaient à la ceinture de la femme et le panier de prunes sauvages qu’ils venaient de cueillir remplissait les bras de l’homme. Les mains d’Oscar étaient noires de la mixture gluante qu’il appliquait sur le sabot fendu d’une bête. Rifa était perpétuellement occupée : elle huilait des harnais, s’occupait de son plus jeune bébé, rapiéçait un couvre-lit usé ; mais quoi qu’elle fasse, elle n’était jamais loin de Ki. Elle lui apporta du thé et de la nourriture avant même que celle-ci ne pense à en réclamer, et elle étala un baume froid sur les nombreuses entailles du visage de Ki. On ne lui posa aucune question. Pour les Romni, c’était de l’histoire ancienne. Le mari et les enfants disparus, la femme couverte de bleus et de plaies. Les Romni n’étaient pas des gens qui aimaient partager et ressasser leurs peines. C’était un peuple pour qui les périodes difficiles n’étaient qu’une étape : la vie continuait et ils cautérisaient leurs plaies avec le silence.
La nuit tomba doucement sur eux et les feux fleurirent plus haut encore dans l’obscurité. La silhouette sombre des arbres se changea en murs noirs et lisses qui délimitaient une pièce spacieuse, couverte par le ciel parsemé d’étoiles. Les enfants, recroquevillés dans leurs couvertures, près du feu, étaient dans un nid douillet. Une atmosphère de paix, aussi palpable que l’air tiède de la nuit, descendit sur le camp. Lentement, les adultes commencèrent à se rassembler autour du feu d’Oscar et Rifa, arrivant un à un, après que les enfants se furent installés en rangs et endormis sur les matelas, près de leurs feux. Les adultes amenaient tous du bois à brûler, l’ajoutant au feu de Rifa jusqu’à ce qu’il devienne un brasier trop intense pour être agréable. Ki était assise un peu à l’écart, portant une de ses propres couvertures en fourrure posée sur les épaules. Son bras irradiait une douleur incessante et sourde. Elle ne pouvait pas cligner d’un œil ou bouger la bouche sans que les croûtes sur son visage ne lui tirent sur la peau. Mais les souffrances physiques n’étaient que les reflets sombres du vide qu’elle portait en elle et de la certitude que cette nuit, sa vie décousue allait encore prendre une mauvaise direction.
Ils ne lui dirent aucun mot. Elle connaissait la coutume à laquelle ils attendaient qu’elle se conforme. Ils attendaient qu’elle aille jusqu’à sa roulotte, qu’elle en sorte tout ce qui avait appartenu à Sven et aux enfants. Les biens des morts ne devaient pas être conservés par ceux qui portaient leur deuil. Ils devaient être offerts à des amis pour que les esprits des morts puissent en être libérés. Les choses trop personnelles pour que Ki les donne seraient mises dans le brasier pour que le feu les consume. Et quand la roulotte serait vide de tout, sauf des biens de Ki, les femmes l’aideraient à dénouer ses cheveux des nœuds et des tresses qui annonçaient son deuil. Le temps du chagrin serait fini. Les morts ne seraient presque plus jamais mentionnés, sous peine de déranger leurs esprits dans le monde où ils étaient passés.
Ki examina les flammes hautes du sommet du feu. Les pointes jaunes semblaient s’arracher du feu et s’effacer dans le vide obscur au-dessus du brasier. Ki ne bougea pas. Les Romni attendaient.
Ce fut Rifa qui prit son courage à deux mains et demanda à Ki :
Le temps est venu, ma sœur, dit-elle d’un ton ferme. Tu sais comment il faut procéder. Quand Aethan, ton père, est parti avant toi, tu n’as pas reculé devant la tâche qui te revenait. Viens, Ki. C’est le moment. Que le deuil s’achève.
— Non, souffla simplement Ki.
Puis elle se redressa, se mettant debout près de Rifa, et faisant face aux autres Romni qui attendaient près du feu. Elle laissa tomber la fourrure de ses épaules. La fraîcheur de la nuit pesa sur son épaule blessée, la faisant lancer de nouvelles plaintes de douleur. Quand elle prit la parole, elle sentit les coupures séchées lui tirer et lui plaquer la peau du visage.
Non, dit-elle d’une voix claire, assez forte pour porter jusqu’à toutes les oreilles. Je ne suis pas encore prête pour accomplir cela, mes amis. Mon deuil n’est pas encore fini. Je respecte vos coutumes. Je les ai adoptées depuis que je suis une petite fille, la camarade de jeu de beaucoup d’entre vous. Mais je dois aussi respecter ce que me dit mon cœur. Et je ne suis pas encore prête à leur dire adieu. Je ne suis pas encore prête.
Les yeux sombres la toisaient, lui renvoyant son regard sans ciller. Elle savait qu’il n’y aurait aucun reproche, aucune colère, personne pour lever la voix. Il n’y aurait chez eux que du regret à son égard. Ils en parleraient doucement entre eux, tristes qu’elle insiste pour s’accrocher à son chagrin, pour lier sa vie à la mort de sa famille. A Ki, ils ne diraient rien. Ils ne lui adresseraient pas une parole, ne lui feraient aucun signe. Elle serait comme un fantôme parmi eux, une personne qui s’est détachée des autres. Ils ne pouvaient plus avoir affaire à elle, de peur qu’eux et leur famille ne deviennent également contaminés par sa nostalgie des choses mortes. Ki savait bien ce qu’ils diraient : « Avec un seul cul, on ne peut s’asseoir sur deux chevaux. » Elle devait choisir entre les vivants et les morts.
Ki les observa se disperser, s’éloignant du brasier comme des volutes de fumée pour retourner vers leurs propres petits feux de camp, leurs enfants endormis et leurs roulottes criardes. Celles-ci étaient pleines, c’étaient des roulottes de Romni qui vivent sur les routes, servis par leur esprit vif et leur amour de la terre. Ki regarda sa propre roulotte. Elle était vide aux deux tiers, avec une zone plate et nue qu’elle utiliserait pour transporter la cargaison ou les marchandises qu’elle achèterait à un endroit pour les revendre à un autre. Elle ne s’était jamais vraiment abandonnée à la route, et ne lui faisait pas suffisamment confiance pour lui fournir ce dont elle avait besoin. Elle ne s’était jamais abandonnée entièrement au mode de vie romni.
— Je ne suis pas une Romni, prononça-t-elle à voix haute, pour elle-même, pour entendre comment les mots sonnaient à ses oreilles.
— Alors qu’est-ce que tu es ?
Ki eut un sursaut de surprise. Elle n’avait pas remarqué que Rifa se tenait toujours dans l’ombre, près d’elle, qu’elle ne s’était pas éloignée avec les autres. Les yeux verts de Ki trouvèrent ceux de Rifa. Le visage large de la femme était dans l’obscurité, et seuls ses yeux disaient ses sentiments à Ki. Ki réfléchit à la question. Son esprit consulta la liste de tous les peuples qu’elle avait croisés, à travers tous les villages et les villes où elle avait fait passer sa roulotte. Aucune culture ne lui vint à l’esprit, aucun ensemble de coutumes qu’elle pourrait réclamer comme siennes. Elle pensa à la famille de Sven, issue d’un peuple de grands fermiers blonds, loin dans le Nord. Elle devrait bientôt aller les trouver pour leur porter la nouvelle de sa mort. Étaient-ils son peuple, à présent, un peuple dont elle pouvait partager les coutumes ? Son cœur répugnait à considérer cette perspective. Non, elle n’avait pas adopté les usages de Sven quand ils s’étaient mis d’accord. C’était plutôt Sven qui avait construit la roulotte, choisi un attelage et adopté ses coutumes à elle. Il avait vécu comme un Romni, et maintenant il était mort, et leurs enfants aussi. Mais Ki ne le pleurait pas comme une femme romni pleurerait son mari. Parce qu’elle n’était pas romni. La question lui revint à l’esprit. Qu’était-elle ?
— Je suis Ki, dit-elle.
Les mots sortirent clairement, avec une certitude que Ki ignorait posséder. Rifa accueillit ses paroles dans l’ombre. Ses yeux sombres brillèrent un peu plus pendant un instant, puis elle les baissa.
— C’est bien ce que tu es. Reviens quand tu pourras, Ki. Tu nous manqueras.
Ki avait quitté le camp tôt le lendemain, avant que l’aube ait même commencé à teinter le ciel de gris. Personne ne lui avait dit au revoir. Personne ne l’avait regardée partir, ni n’avait semblé entendre les craquements et les cahots de sa roulotte quand elle s’était éloignée. À présent qu’elle descendait cette route dans l’obscurité, laissant un autre camp des Romni derrière elle, elle se demandait s’il y avait jamais eu, là-bas, quelqu’un qui la connaissait. Un petit sourire en coin, elle corrigea la question. Y avait-il quelque part un Romni qui la reconnaîtrait, désormais ?
La nuit était trop sombre pour continuer à voyager. L’attelage continuait à cheminer mollement, n’ayant pas le cœur à tirer sa charge. Ki choisit un endroit où la route s’élargissait. Un peu plus loin, sur un côté, se trouvait un passage en terre battue. Elle était sans doute boueuse pendant la saison des pluies, mais à présent, il n’y avait que de solides bosses de terre sèche. Au-delà, le sol s’affaissait en un marais asséché, couvert de touffes épaisses d’herbe de tertre et d’arbres-harpes en broussaille. Il n’y avait pas d’eau fraîche pour l’attelage, mais Ki avait laissé les chevaux s’arrêter pour boire dans un torrent, plus tôt dans la journée, et depuis quelques nuits, la rosée chargeait lourdement l’herbe. Ils pourraient se débrouiller.
Elle descendit de son banc pour les libérer de leur harnachement. Elle passa un coup de chiffon rapide sur leur pelage, leur parlant doucement en même temps, frottant plus fort là où le harnais appuyait sur leur corps en sueur. Elle ne les entrava ni ne les attacha, préférant les laisser libres de prendre l’herbe qu’ils voulaient. Leurs grands corps exigeaient une masse énorme de fourrage. Ki s’inquiétait constamment à ce sujet. Elle les écouta couper et mâcher les herbes dures pendant qu’elle fouillait aux pieds des arbres-harpes, à la recherche de bois mort. Le vent jouait doucement dans leurs branches.
Ki fit son petit feu à l’abri de la roulotte, loin de la route. Elle remplit une bouilloire d’eau prise dans sa barrique et la mit à chauffer. Dans la cabine, elle prit des herbes à infuser pour la tisane, des lanières de viande séchée, des racines racornies, des bouts rassis de pain cuit au feu et trois pommes ratatinées. Elle versa un peu de l’eau chaude dans une théière, ajoutant les herbes à infuser. Au reste de l’eau, dans la bouilloire, elle ajouta la viande séchée et les racines, coupées en morceaux. Elle s’accroupit pour attendre que sa tisane infuse, le dos contre le moyeu d’une des roues de la roulotte, et mordit dans une des pommes flétries. Chacun des grands chevaux s’approcha pas à pas, traînant les pieds et tendant un peu la tête, pour réclamer une pomme.
— On vous a trop gâtés, plaisanta Ki en regardant les immenses museaux manger les pommes dans sa main.
Ils les mâchèrent à grand renfort de salive, puis s’en retournèrent à leur herbe. Ki s’essuya les mains sur son pantalon et se leva pour prendre une tasse dans son coffre à vaisselle.
Celui-ci était sanglé sur le côté de la roulotte, non loin de la barrique d’eau. Sven avait décidé de l’installer là pour s’épargner la peine d’entrer et sortir de la cabine déjà si remplie. Il avait toujours détesté manger à l’intérieur de la roulotte fermée : il préférait le bord de la route comme cadre pour leur repas. Ki ne s’en était jamais souciée. Elle souleva le couvercle gravé du coffre. Elle en tira une seule tasse, un bol en bois peu profond et une seule cuillère en bois. Le coffre se referma sur le reste de la vaisselle.
Elle but son thé noir en silence, pensant à la route du lendemain pendant que le ragoût mitonnait, attendrissant la viande. Elle n’aimait pas trop ce dans quoi elle s’était fourrée, cette fois. Elle n’aimait pas sa cargaison, ni son client, ni la perspective de conduire sa roulotte sur une piste qu’elle connaissait mal pendant une mauvaise période de l’année. Ici, l’été s’achevait seulement, mais la route de Ki allait la conduire loin dans les collines, où c’était déjà l’automne, et dans les montagnes, où l’hiver ne cédait jamais vraiment la place aux autres saisons. Elle plissa le front, souhaitant ne pas avoir accidentellement rencontré Rhésus, souhaitant qu’il lui ait proposé moins d’argent, souhaitant même qu’il n’ait pas accepté de lui laisser autant de temps qu’elle voulait. Une semaine de voyage vers le sud la mènerait vers le col du Porteur, plus praticable. Ki pensait que, même avec le détour occasionné, cela était le chemin le plus rapide. Mais Rhésus avait insisté pour qu’elle considère une route plus évidente. Il voulait qu’elle utilise le col des Sœurs. Il l’avait bien payée pour compenser ce caprice. Si bien que Ki avait laissé son bon sens en veilleuse. Demain, elle serait dans les contreforts des collines. Dans la soirée, elle espérait être au pied du col. Elle soupira en levant les yeux vers le massif de montagnes qui se dessinait devant elle. Il dessinait une ombre noire qui cachait les étoiles. Elle avala son ragoût rapidement, avant qu’il ne puisse refroidir dans son bol. Puis elle nettoya le bol et la bouilloire avec le pain, qu’elle dévora également. Elle finit son thé et vida dans le feu le dépôt qui restait. Avec le soin né d’une grande habitude, elle rangea toutes ses affaires, puis elle fit une fois le tour de la roulotte, inspectant les roues et le matériel. L’arrière du chariot était rempli de sacs de sel en grosse toile. Un peu de la substance rosée s’écoulait du sommet d’un sac abîmé. Une rapide inspection de l’attelage, puis elle escalada la roulotte pour entrer dans sa cabine. La chandelle qu’elle portait repoussa les ombres sous le lit. Elle fit glisser la petite porte derrière elle pour fermer. L’unique fenêtre donnait vers la route et laissait apparaître un bout de ciel étoilé. Ki s’assit sur le sol. D’un geste fatigué, elle retira ses bottes de cuir éraflées. Elle se frotta les yeux et se gratta la nuque, juste sous les nœuds de veuve de ses cheveux. Elle enfonça son doigt dans une fissure discrète de la cabine et poussa une petite cheville en bois. Son loquet étant dégagé, une petite porte dissimulée s’ouvrit. Ki sortit sa cargaison.
Le petit sac en cuir ne pesait pas lourd dans sa main. Le contenu tinta quand elle le souleva avec précaution. Elle ouvrit l’embouchure du sac, le secoua pour en faire tomber le contenu dans sa paume. Des éclats de feu – trois bleus, un rouge et deux grands blancs – roulèrent dans sa main. C’était ce pour quoi Rhésus avait payé si cher...
— Trop de gens, ici, connaissent mes transactions, avait confié Rhésus à Ki.
Ses yeux furetaient sur les murs de cette petite salle d’auberge. Ses mains tremblantes avaient rempli très largement son verre de vin.
— Je le sais. On m’observe. Je les entends devant ma porte, la nuit. Je pousse ma table contre la porte, et pourtant je ne trouve pas le sommeil. Ils me couperont la gorge ! Ils me dépouilleront ! Que pensera-t-on de moi si je rentre sans rien pouvoir montrer de mes voyages et de mes affaires ? Je n’aurais jamais dû acheter ces maudits bijoux ! Mais le prix était trop attrayant et les gemmes trop belles pour les refuser ! Jamais je n’ai possédé de pierres aussi parfaites... Et le prix que je pourrai tirer d’elle à Diblun !
— Encore faudra-t-il que tu amènes les pierres là-bas, avait fait observer Ki.
Elle n’était pas intéressée par son agitation. Elle aurait aimé qu’il parle affaires ou la laisse chercher un contrat ailleurs. Mais Rhésus avait été si pathétiquement heureux de voir un visage familier dans les rues de Vermineville.
— J’ai imaginé un plan ! avait-il dit en souriant fièrement et en se penchant au-dessus de la petite table, baissant la voix jusqu’à murmurer. D’ici jusqu’à Diblun, je vais envoyer trois courriers rapides, des jeunes hommes sur de fringants chevaux, voyageant légèrement et armés. Et toi. Mais tu ne devras pas prendre la route avant qu’ils soient partis depuis plusieurs jours, et tu ne partiras qu’après que nous nous serons bruyamment disputés dans la salle d’en bas, au dîner... Ah, tu vois où je veux en venir, avec mon plan ?
Ki avait hoché la tête lentement, fronçant des sourcils au-dessus de ses yeux verts méfiants.
— Et ces jeunes cavaliers dont tu parles ? Les as-tu prévenus qu’ils pourraient risquer leur vie à cause de cette petite ruse que tu as imaginée ?
— Pourquoi devrais-je seulement leur révéler ma ruse ? s’était indigné Rhésus en haussant les épaules de façon éloquente. On leur donnera des marchandises inférieures à transporter. Et si un homme sait être prudent, il trouvera des cavaliers pour qui un tel danger ajoutera du sel au voyage. Je n’ai aucun problème sur ce point, et ils seront payés pour le risque. Mais toi, Ki, tu seras le vrai courrier qui fera traverser le col à mes trophées. Qui chercherait une si petite cargaison dans un si grand véhicule – surtout quand tu seras chargée de sacs de sel à échanger de l’autre côté des montagnes ?
Ki était restée assise, étudiant les petits yeux bleus si peu écartés l’un de l’autre. Ronds comme ceux d’un cochon, avait-elle pensé en son for intérieur, et enfoncés au-dessus de vrais continents de joue pâle. Tout le poids de cet homme était dans son corps en forme de tonneau, monté sur des jambes improbablement maigres. Et pourtant, il persistait à imiter la mode vestimentaire alambiquée des jeunes dandys de cette ville. Sa courte cape écarlate était assortie à ses cuissardes moulantes. Son pourpoint tendu était richement rayé de couleurs criardes. Ki avait baissé les yeux sur la table couverte de marques qui se trouvait entre eux. Pouvait-elle faire confiance à un homme habillé ainsi ? Un tel homme avait-il un bon sens du jugement dans les affaires ? Un sourire se dessina sur ses lèvres. N’avait-elle pas transporté d’autres marchandises pour Rhésus, depuis tellement d’années, depuis qu’elle avait un chariot, et qu’Aethan en avait un avant elle ? Ce n’était pas son client préféré. Il s’occupait trop souvent de contrebande et rechignait à payer ce qui était dû. Il l’avait souvent injuriée quand elle insistait pour qu’il remplisse sa part du contrat. Mais quand il avait de nouveau besoin d’un courrier fiable, il oubliait leurs différends. Il était un peu tard pour se tracasser concernant l’étendue de son bon sens, ou de son manque de bon sens.
Elle avait pris la moitié d’un paiement généreux, le reste devant être payé à la livraison des marchandises. S’il s’était agi d’un autre transporteur, Rhésus se serait peut-être inquiété du risque de ne pas revoir les pierres. Mais il faisait affaire avec Ki depuis trop longtemps pour mettre en doute son honnêteté.
Elle était restée à Vermineville pendant quelques jours, voyant Rhésus à l’occasion et chargeant son chariot petit à petit. Rhésus et elle avaient semblé en très bons termes, et l’aubergiste et les clients de l’établissement avaient été surpris quand, un soir, une conversation tranquille entre eux avait soudain monté en volume, puis avait tourné franchement au vinaigre. Ki avait atteint le sommet de la dispute en le traitant de porc pourvu de plumes de coq. Rhésus avait répondu en lui envoyant le contenu de son verre au visage : du cognac piquant de Vermineville.
Ki ricana doucement en rangeant les bijoux dans leur cachette. Elle était certaine qu’elle réentendrait parler de ça quand elle le retrouverait à Diblun. Il aurait pu la traiter de ce qu’elle voulait, mais le fait de gâcher un mets délicat était un péché qu’elle ne pardonnerait pas facilement.
Elle souffla sa bougie. Dans l’obscurité, elle enleva son pantalon et sa tunique poussiéreux et s’enfonça sous les couvertures de son lit surélevé. Elle écarta grand ses bras et ses jambes dans le lit vide et se laissa tomber dans un profond sommeil.